Pour certains, si on a un don – celui de soigner par imposition des mains, celui de la clairvoyance, ou d’autres dons dits spirituels – il est normal de ne pas le faire payer. C’est un don de Dieu ! Selon eux, les séances de chamanisme, de soin, de voyance devraient être gratuites. D’autres trouvent juste de payer un reboutement pour se débarrasser d’un psoriasis, comme on paye une séance chez le kiné. Certains sont surtout gênés par le fait qu’un tarif soit fixé et non libre, ou que la monnaie intervienne dans l’échange. Un billet couperait le lien spirituel.

Je suis exposé, moi-même à cette question depuis trente ans que j’accompagne des groupes sur les thèmes de la spiritualité. Pour superviser un grand nombre de praticiens, de coachs, ou de thérapeutes, je vois autant combien certains sont obsédés par l’envie de gagner toujours plus d’argent quand d’autres n’osent pas faire payer leur séance. Les uns n’ont pas plus ou moins de talent que d’autres, ils ont simplement des croyances différentes sur l’abondance, l’argent, le don, la spiritualité et aussi leur propre valeur.

A mes yeux, la qualité d’une séance n’est ni proportionnelle, ni inversement proportionnelle au prix de celle-ci. Cela n’a rien à voir. Le fait de faire, ou de ne pas faire payer ses séances ou ses prestations ne fait pas de nous un vrai ou un faux chaman, un grand ou un petit médium, un bon ou un mauvais coach.
En fonction des traditions, de la culture, et de la personnalité de chacun, certains chamans font, comme les moines vœu de pauvreté. Ils sont intégrés dans une économie du partage à laquelle participe toute la communauté. Dans plusieurs tribus d’Amazonie, par exemple, les chamans participent comme chacun, à l’entretien du village, aux plantations, à la chasse. Dans d’autres, ils participent moins et consacrent plus de temps aux cérémonies, aux soins. Ils sont alors soutenus et nourris par la communauté.

Chaque communauté trouve ensemble son équilibre. Dans ces communautés, jusqu’à ces dernières années, l’argent intervenait peu. Mais cela est en train de changer, même à l’autre bout du monde. Car les chamans voyagent, les tribus ont besoin de racheter leurs terres, d’acheter du matériel. Notre humanité est en mouvement et l’argent, qui n’est rien d’autre qu’une unité de valeur, est présent partout.

Cela n’est ni bon ni mauvais. L’argent n’est rien en soi. Ce n’est qu’un support pour transmettre une énergie. L’argent est du papier comme un drapeau est du coton. L’argent est comme la parole ou le couteau. Le couteau peut servir à tuer un innocent, ou à partager le pain. La parole et l’argent ont le même pouvoir. Celui de détruire ou de construire, d’investir dans des projets vertueux ou non, en fonction de notre intention et de notre honnêteté.

En Mongolie, beaucoup de chamans font le choix d’exercer un autre métier sans rapport avec le chamanisme pour offrir leur prestation chamanique sans dépendance à l’argent. Ils sont la journée cuisinier, électricien, médecin, et offrent certains soirs des cérémonies pour lesquelles la donation est parfois libre, parfois fixe. A l’issue d’une cérémonie, les chamans distinguent généralement les dons faits à leurs esprits tutélaires (un billet, du tabac, de la vodka) et ceux fait aux chamans pour continuer leur mission. On offre sa donation au chaman en lui remettant dans les deux mains. Si c’est pour les esprits, on le pause à terre devant le chaman et sans le regarder dans les yeux.

Je me souviens d’une thérapeute qui insistait pour que je lui remette le prix de ma consultation dans les deux mains, en la regardant dans les yeux, comme pour valider l’échange et d’un autre coach, presque gêné quand je lui tendais mes billets, qui m’invitait à les déposer au coin du bureau alors qu’il se cachait derrière son agenda. Chacun trouve son équilibre en fonction de lui-même et de son environnement, et du rapport qu’il entretient avec l’argent.

Si les chamans ont un don, celui de soigner par imposition des mains, par des incantations, par les plantes. Ce don doit être travaillé quotidiennement pour devenir une vocation. Cela demande un véritable investissement.
Je ne cloisonne pas dans mon cœur les dons que nous recevons. Certains reçoivent le don de guérison, d’autres celui de savoir peindre, sculpter, jouer de la musique, chanter, écrire, enseigner, d’autres encore ont un don inné pour communiquer avec les enfants, les animaux, les pierres, d’autres enfin ont le don de cuisiner, de s’occuper du jardin, de bâtir, de réparer, de structurer. Je suis admiratif de la diversité des dons qui nous sont donnés à chacun pour incarner notre beauté sur la terre.

Ce n’est pas la destination du don qui nous dit si une personne est spirituelle ou matérialiste, mais l’intention de son cœur. Certains couvreurs, cuisiniers, jardiniers ont une dimension spirituelle bien plus incarnée que certains professeurs de yoga, guérisseurs ou médiums.
Le fait d’avoir reçu un don n’engage pas à mes yeux la gratuité. Certains ont reçu le don de guérir par les mains, d’autres par les mots, certains ont le don de la musique, du dessin, le don de construire, de rassembler. Et chacun partage son don en son âme et conscience.

Je ne me vois pas recevoir le soin d’un chaman sans contribuer à la séance, pas plus que je ne me verrai demander à un musicien de jouer gratuitement pour moi puisque ça ne lui coûte rien et que c’est son talent, ou à un plombier de réparer gratuitement une fuite sous mon évier, sous prétexte que ça lui prendra cinq minutes à lui et une heure à moi.
J’ai reçu des soins, des cérémonies, des enseignements de chamans du monde entier depuis trente ans. J’ai toujours souhaité contribuer, que ce soit en payant, en offrant du temps, des prestations. Cela dépendait de la situation. Mais j’ai toujours eu besoin d’un échange. Parfois j’économisais des mois pour recevoir un soin.

Je considère que la guérison est un échange et que la gratuité nous empêche de recevoir. Les thérapeutes le savent, la guérison demande une implication de celui qui reçoit. Cela renforce notre désir de nous transformer et notre disponibilité. J’ai tant investi d’argent, de temps, d’énergie, dans mon parcours spirituel, que je m’en sens enrichi. Il y a trente ans, il m’est arrivé de vendre ma guitare, et même des vêtements pour m’offrir un voyage auprès d’un chaman, ou de payer une séance de thérapie en trois fois. Je le faisais, car c’était ma priorité. Ce fut mes plus beaux investissements.
Aujourd’hui, le rapport que nous entretenons avec l’argent en dit beaucoup sur le rapport que nous entretenons avec nous-même, nos valeurs, nos croyances, mais aussi avec notre communauté, nos priorités. Nous pouvons observer toutes les croyances culturelles, familiales sur l’argent ‘’l’argent c’est sale’’ ‘’l’argent ça rend avide’’ ‘’l’argent ça donne du pouvoir’’ ‘’ l’argent ça coupe de la spiritualité’’ ‘’l’argent il faut le gagner durement’’ J’ai tellement exploré et transformé mes propres croyances sur l’argent que j’ai compris que pour pacifier notre rapport à l’argent, il nous fallait déjà clarifier nos croyances sur notre propre valeur et la valeur de ce monde.

Mes premières consultations, je n’osais pas les faire payer. J’avais l’impression moi aussi de trahir un don. Je recevais jusqu’à douze patients par jour, sans pouvoir me dégager un salaire. Je n’étais pas conscient de la valeur des séances que je proposais. Par la suite, j ’ai donné des consultations individuelles pendant un peu plus de vingt ans. J’ai pratiqué le tarif libre autant que le tarif fixe. Les résultats que nous obtenions n’étaient pas proportionnels au critère de l’argent.
Aujourd’hui, je consacre mon temps et mon don (si c’en est un !) de façon différente. Au-delà de mon activité d’auteur et de réalisateur, je privilégie de superviser des accompagnants, de proposer différents stages dans l’année pour le grand public. J’ai fondé une Académie, je préside une Association qui établit toute l’année les liens avec des chamans du monde entier et le monde moderne. Parce que ces structures emploient de nombreux salariés, parce que nous soutenons de très nombreux projets dans le monde, cette activité rayonnante ne pourrait se développer sans une économie stable, saine, pérenne, et éthique. Plus nous investissons, plus nous recevons. L’abondance fonctionne comme la respiration.
Si la spiritualité n’a pas pour but de nous faire vivre en dehors du monde matériel, une entreprise n’a pas vocation non plus à gagner de l’argent. Une entreprise a la vocation de créer de la valeur et de créer de la richesse. Comme nous avons chacun la vocation à créer de la richesse dans notre cœur, à nous sentir plus aimant, plus libre, plus heureux. Si la voix qui nous amène à cette direction nous comble, c’est qu’elle est juste. Sinon, c’est à nous de revoir comment équilibrer notre rapport à l’argent, à l’abondance, à notre propre valeur pour créer sereinement le monde dans lequel nous voulons vivre.
Notre incarnation est courte, tellement courte. Un linceul n’a pas de poches. Nous ne pourrons emporter dans l’au-delà aucune de nos possessions, aucun billet et aucun titre. Nous partirons en revanche, chacun avec un cœur lourd de regrets, de reproches, ou de critiques, ou un cœur léger, d’amour, de plénitude et de paix d’avoir contribué à la guérison de ce monde. Et c’est bien là l’essentiel.

Quelles que soient vos croyances, vos talents, vos dons et la valeur que vous vous donnez, je vous souhaite d’avoir le cœur léger, d’être conscient de votre richesse et de savoir la partager au plus grand nombre.